Ça faisait longtemps que je souhaitais mettre à plat les questions liées aux femmes trans qui agitent les mouvements féministes. Je publie mes réflexions que j’espère pourront être utiles à d’autres pour comprendre la controverse.

Un premier article pose les définitions, car c’est important de sortir de l’équivoque des mots.

Un deuxième est revenu sur la première tribune et certains de leurs arguments.

Un troisième revient sur les inquiétudes de certaines féministes radicales vis à vis du mouvement queer/trans.

J’aimerai maintenant revenir sur les problèmes que peuvent poser certains militantismes trans/queer dans les milieux féministes. Ces problèmes ne sont en fait pas du tout présenter dans la première tribune… Pour cela, je vais me baser en grande partie sur mon expérience qui est limitée, comme toute expérience, et sur les échanges que j’ai eu avec des amies féministes.

Les points que je vais aborder ici sont les suivants :

  • Invisibilisation des femmes
  • Invisibilisation des lesbiennes
  • Notion d’identité de genre

Invisibilisation des femmes

Je vais donner deux exemples vécus.

Premier exemple : premier 8 mars auquel je participe dans ma nouvelle ville. Les différentes de paroles des différents collectifs et associations féministes ainsi que syndicats et partis qui le souhaitent peuvent prendre la parole. Parmi les prises de paroles des collectifs queer, toutes sont le fait d’hommes queer.

Et ce scénario s’est révélé à chaque fois vrai. Je vous invite à observer les prochains rassemblements : la très grande majorité des prises de paroles de personnes queer sont le fait d’hommes queer (c’est-à-dire de personnes nées hommes, se comportant comme des hommes et se définissant comme queer).

Deuxième exemple : participation à un collectif pour organiser une journée contre les violences masculines faites aux femmes. Une proposition est faite d’ajouter une * derrière le mot femme pour être plus inclusive. Un militant queer refuse et veut supprimer le terme « femmes » du tract.

Non, ce n’est pas une blague : il a proposé de supprimer le terme « femmes » d’un tract dénonçant les violences patriarcales, c’est-à-dire les violences liés au système de domination des hommes sur les femmes…

Alors, je veux bien qu’on m’explique comment lutter contre un système si on n’a plus de mots pour le décrire.

Ce type d’exemples se multiplient, comme celui où une militante trans demandent à des féministes de s’excuser pour avoir parler des règles…

Voilà voilà.

En fait, je soupçonne très fortement certains de nos amis masculins queer à avoir du mal à ne pas être le centre de l’attention, rejoignant la horde de nos amis masculins cis se présentant comme nos alliés si la lutte féministe ne parle que d’eux. Heureusement, ce n’est pas toujours le cas.

Invisibilisation des lesbiennes

Une amie lesbienne m’a un jour raconté qu’elle avait eu du mal à se comprendre comme lesbienne. Pour elle, c’était dû à sa rencontre avec des militant·e·s queer qui, alors qu’elle était en plein questionnement sur sa sexualité, l’ont poussé à se définir comme homme trans, ce qui a accentué son mal-être. Ce n’est pas la seule.

De plus en plus de jeunes lesbiennes ou de jeunes femmes bies en questionnement vont d’abord transitionner vers le masculin ou être poussées à transitionner vers le masculin. Il semblerait d’ailleurs que ces dernières années les thérapies de transition sont demandées en particulier par des personnes assignées femmes à la naissance.

Ce n’est pas étonnant. Parce que l’on va pas se mentir, être une femme et être lesbienne de surcroît, ça ne vend pas du rêve, d’autant plus qu’il existe très peu de modèle lesbien ou bie (par exemple, qui sait qu’Angela Davis est lesbienne ? ).

Il y aussi des cas de militant·e·s trans/queer poussant les très jeunes lesbiennes à aimer les pénis… D’autres parleront de « plafond de coton », défini comme le fait que des femmes lesbiennes ne souhaitent pas coucher avec des femmes trans avec pénis. Cette notion pose en elle-même problème : il s’agit encore de dénier aux femmes le droit de poser leurs limites. Si des femmes n’aiment pas les pénis, et bien elles n’aiment pas les pénis. Point barre.

Notion d’identité de genre

J’ai eu beau chercher une définition de ce terme, je n’en ai pas trouvé de satisfaisante. L’identité de genre est défini comme « le genre ressenti ». Or, le terme « genre » est rarement défini. Et je pense qu’un des points d’achoppement est là : nous utilisons le même mot pour des notions qui me semblent différentes. Pour les féministes matérialistes, le genre relève de catégories sociales, et n’est pas de l’ordre du ressenti.

Donc, faute de mieux, je définirai par la suite « identité de genre » comme le fait de se reconnaître dans les stéréotypes et les comportements attendus dans une des deux classes sociales (femmes/hommes), dans les deux ou dans aucune, que ce soit momentanément ou de façon plus durable. Je suis bien sûre preneuse si vous avez une meilleure définition…

Il s’agit d’une notion personnelle et auto-définie. Le problème n’est plus forcément la hiérarchie entre les catégories sociales mais les normes sociales qui empêchent de vivre pleinement son identité de genre. On passe d’une analyse en terme de catégories sociales hiérarchisées à une analyse en terme de comportements individuels. Or, les féministes radicales ont lutté pour que l’on considère les femmes comme une catégorie sociale, et que l’on ne se restreigne pas aux comportements individuels.

Que ce soit claire, je trouve très inspirant que des personnes essayent de vivre hors des normes : cela prouve qu’il existe un espace des possibles.

Comme pour toutes luttes, la réflexion féministe influence sur nos comportements individuels et questionnent des choix personnels. Elle permet de dévoiler les rapports de pouvoir individu·e à individu·e au sein du foyer (« Le privé est politique »). S’auto-définir permet aussi de reprendre du pouvoir sur nos vie.

Et, je n’ai pas à juger les choix individuels des personnes, nous faisons toutes comme nous pouvons dans une société patriarcale.

Cependant, cela ne doit pas nous faire oublier le monde où nous vivons actuellement : un monde où les hommes dominent et exploitent les femmes et où les normes servent à séparer les humain·e·s entre ceux qui ont le pouvoir et celles qui ne l’ont pas.

La lutte individuelle de redéfinition est importante (probablement nécessaire) mais non suffisante pour transformer la société.

En résumé

Les femmes, trans ou cis, sont – entre autres – effacées de l’histoire et de la société. Les femmes lesbiennes le sont encore plus. Certain·e·s militant·e·s trans et queer participent à cet effacement sous couvert d’inclusivité. C’est une des raisons pour laquelle un nombre conséquent de militantes lesbiennes radicales sont très opposées aux droits des trans.

De plus, la théorie queer va mettre l’accent sur les choix personnels, et les normes sociales plutôt que sur les structures. ce schisme dans les milieux féministes entre « pro-trans » et « exclusion des trans » cache des divergences théoriques profondes entre les mouvements radicaux et les mouvements queer.

  • La lutte doit-elle portée sur la suppression des catégories hiérarchisées ou sur la fluidité des catégories ?
  • La prostitution est-elle source de reprise de pouvoir par les femmes ou une institution permettant aux hommes d’imposer des relations sexuelles aux femmes ?
  • La pornographie est-elle un moyen de se rapproprier sa sexualité ou une érotisation de la violence masculine ?

Mais, les positions que peuvent avoir une personne sur ces questions n’ont rien à voir avec le fait qu’elle soit trans ou cis. En fait, le fait d’être trans ou cis devrait être la dernière de nos préoccupations.

Quelque soit les divergences politiques, elles ne devraient jamais justifier la mise en danger d’autres femmes – cis ou trans, ni les appels au viol ou aux agressions.

Des pistes…

Nous devons réfléchir à des solutions permettant à toutes de ne plus subir des violences sexuelles et sexistes et à vivre une sexualité joyeuse et choisie.

Nous devons réfléchir à des solutions pour mettre à bas ce système de domination qui nous opprime, nous exploite et nous divise.

Nous devons apprendre à débattre, discuter et travailler ensemble malgré nos divergences.

Ce n’est pas en supprimant des subventions aux centres d’hébergement refusant d’employer des femmes trans ou en niant l’identité des gens que nous allons y arriver.

Arrêtons de nous battre pour qui aura la plus grosse part des miettes du gâteau. Allons plutôt choper le cuistot pour lui couper les couilles. (Il s’agit d’une métaphore, je suis de tendance bisounours…).

PS : Je me rends compte que je n’ai rien dit sur la question de base « les femmes trans sont-elles des femmes ? ».

Ma réponse : oui, bien sûr.

Pour finir, une citation de Catharine MacKinnon :

I always thought I don’t care how someone becomes a woman or a man; it does not matter to me. It is just part of their specificity, their uniqueness, like everyone else’s. Anybody who identifies as a woman, wants to be a woman, is going around being a woman, as far as I’m concerned, is a woman..

Catherine MacKinnon

Traduction maison : “J’ai toujours pensé que la façon dont une personne devient une femme ou un homme ne m’intéresse pas ; ce n’est pas un problème pour moi. Il s’agit juste d’une de leurs spécificités, de leur unicité, comme n’importe qui d’autre. Une personne s’identifiant comme femme, souhaitant être une femme, se comportant comme une femme est, pour ce que cela me concerne, une femme.”

Sources et pour aller plus loin :

Mise à jour du 10/08/2020 : ajout du podcast “Les mauvais genres : trans et féministes” dans la partie “Pour aller plus loin”