Questions trans : Femmes, utérus et lieux non mixtes

Ça faisait longtemps que je souhaitais mettre à plat les questions liées aux femmes trans qui agitent les mouvements féministes. Je publie mes réflexions que j’espère pourront être utiles à d’autres pour comprendre la controverse.

Un premier article a posé les définitions, car c’est important de sortir de l’équivoque des mots.

Un deuxième (celui-ci ;)) revient sur la première tribune et certains de leurs arguments.

Un troisième reviendra sur les inquiétudes de certaines féministes radicales vis à vis du mouvement queer/trans.

J’aimerai revenir sur certains points abordés par la tribune « Trans : suffit-il de s’autoproclamer femme pour pouvoir exiger d’être considéré comme telle ? ».

  1. Les femmes sont-elles des êtres humains femelles ?
  2. L’exploitation des femmes est-elle liée à la biologie ?
  3. Le fait d’être femme correspond-il une réalité physiologique ?
  4. Impacts du droit des femmes trans sur les mesures correctives
  5. Ouvrir les lieux non-mixtes des femmes aux femmes trans abaisseraient la sécurité de ces lieux ?

Les femmes, des êtres humains femelles ?

Bon, je pense avoir déjà répondu à ce point dans l’article précédent, dans ma définition de « femmes » et « sexe »…

Pour enfoncer le clou, la classe « femmes » et la classe « hommes » sont des constructions sociales dans laquelle on va assigner les gens en fonction de la définition que la société fait de « sexe  femelle » et « sexe mâle », et entre ces deux classes se jouent de relation de pouvoir (« le masculin l’emporte sur le féminin »). La définition de « sexe » est fortement lié au genre et le genre au sexe mais ces termes ne sont pas interchangeables et ne permettent pas d’étudier les mêmes choses. Donc, non, les femmes ne sont pas des êtres humains femelles.

D’ailleurs, ramener les femmes à leur sexe, c’est aller dans le même sens que la société patriarcale qui naturalise les femmes et les ramène à leur biologie.

L’exploitation des femmes et la biologie

Le sexe femelle étant une marque de la classe « femmes », il est donc, comme tout ce qui est associé au féminin, dévalorisé, caché, nié, exploité. La « redécouverte » scientifique du clitoris comme son excision en sont les parfaits exemples.

De plus, nous sommes constamment ramenées à un sexe, que ce soit comme organe de reproduction ou d’objet sexuel.

Pour autant, le fait d’avoir un sexe femelle n’est pas la seule raison de l’exploitation des femmes. Quand un homme m’agresse dans la rue, il n’a pas vérifié avant si j’avais une vulve ou des testicules. En revanche, il s’est basé sur un certain nombre de marqueurs sociaux non liés à l’apparence de mes organes génitaux (les habits, la taille, la silhouette, la façon de marcher, de regarder, etc.).

Être femme, une réalité physiologique ?

Et bien… oui.

Chaque être humain vit à travers son corps et le corps est sculpté par le genre, c’est-à-dire par la relation de pouvoir entre la classe « femmes » et la classe « hommes » (la dernière dominant la première). Notre façon de marcher, de parler, de ressentir, d’exprimer nos émotions, de bouger sont modelés par le genre. Donc oui, il s’agit bien d’une « réalité physiologique ».

Cependant, il faut garder en tête que cette « réalité physiologique » diffère en fonction des femmes. La différence de vécus et d’expériences sociales des femmes est la raison pour laquelle les féministes ne disent plus « LA femme » mais «des femmes».

Par exemple, mon vécu en tant que femme blanche ayant grandi dans une famille de classe moyenne basse et dans une petite ville de campagne n’a pas grand chose à voir avec le vécu de la fille de Bernard Arnault ou d’une femme noire d’un quartier populaire qui a vu son frère se faire assassiner par la police.

Autre exemple, plus physiologique, des femmes peuvent avoir des règles très abondantes ou faibles, régulières ou irrégulières, douloureuses ou pas, migraineuses ou pas, et certaines femmes n’en ont pas encore ou n’en ont plus, ou n’en n’auront jamais !

Impacts du droit des femmes trans sur les études de discrimination et les mesures correctives

Déjà, je suis personnellement contre le fait d’inscrire du genre sur les cartes d’identité. A part figer les catégories, cela ne sert en fait à rien.

Il est tout à fait possible de mesure les inégalités de genre sans inscription officiel du genre par l’état, tout comme on peut mesurer le racisme sans avoir à inscrire sur les cartes d’identité la « race » des personnes. Et lors des études de victimologies, personne ne demande les papiers pour catégoriser les interrogé·e·s en tant que femmes ou hommes…

De plus, dans notre magnifique société patriarcale, j’attends de voir les hommes se faire passer pour des femmes en masse afin de piquer les quelques places qui leur sont réservées, et de connaître le bonheur des agressions, de l’objectivation, du paternalisme, etc., et surtout de mettre bas leur sacro-sainte virilité…

Forcément, ça arrivera, je ne me fais pas d’illusion, mais pas de façon statistiquement probante.

Lieux non-mixtes, sécurité et femmes trans

Historiquement, beaucoup de lieux non mixtes réservées aux femmes (je ne parle pas des hébergements pour les femmes victimes de violence) ont été créés car il était moralement répréhensible de mélanger les hommes et les femmes. Rien à voir donc avec la lutte contre les violences sexistes et sexuelles…

Mais la socialisation étant globalement non mixte, c’est à dire que les hommes et les femmes socialisant rarement ensemble (à part dans les couples hétérosexuels), et les agressions sexistes et sexuelles étant de masse et largement impunies, ces lieux non mixtes peuvent être vécus comme des lieux reposants pour les femmes (moi compris) et logiquement avec beaucoup moins d’agressions sexuelles et sexistes.

Et oui, les agressions sexistes et sexuelles étant le fait majoritairement d’hommes, s’il n’y pas d’hommes dans un lieu, il y a moins d’agressions sexistes et sexuelles dans ce lieu…

Il existe une tension et un débat entre le besoin immédiat – lutter contre les agressions sexuelles – et les effets sur le long terme, par exemple l’interdiction encore plus pesante de l’accès des femmes à certains espaces publics – les lieux « mixtes » – ou encore la focalisation sur le comportement des victimes et non des agresseurs.

Pour être claire, je ne suis pas contre la non-mixité. Il est pour moi nécessaire que des espaces non mixtes, c’est-à-dire sans dominant, existent afin que les dominé·e·s puissent s’exprimer et s’organiser sans être phagocyté·e·s par les dominant·e·s qui ramèneront la lutte à leurs définitions et besoins. De plus, les agressions de femmes dans les lieux mixtes comme les centres d’hébergement d’urgence montrent qu’il est nécessaire d’avoir des lieux non mixtes réservées aux femmes.

Ce qui questionne c’est : est-ce que le fait d’accepter des femmes trans remettra en question la sécurité de ces lieux ? Et là, rien n’est moins certain.

Il y a bien des cas très médiatisés de femmes trans condamnées pour viol et faisant leur peine dans une prison pour femmes, mais dans ce cas, franchement, à quel moment on s’était dit que c’était une bonne idée de mettre une personne condamnée pour viol dans une cellule avec d’autres femmes ? Le problème est à mon avis fortement lié à la surpopulation carcérale, et non pas à une problématique trans.

Et il s’agit d’un cas marginal : les personnes trans sont énormément victimes d’agressions de tous types, et la très très très grande majorité des agresseurs sont des hommes cis…

De fait, rien n’empêche les hommes d’agresser les femmes dans les lieux non mixtes, il n’y a qu’à regarder le phénomène de « molka » en Corée du Sud. De plus, personne ne vérifie les organes génitaux des autres avant leur entrée dans des lieux non mixtes, donc de fait, il y a probablement des femmes trans qui vont déjà dans les toilettes de femmes (oh my god, la fin du monde est là… ah oui, y a le COVID 19). Et enfin, si un agresseur souhaite s’immiscer dans un centre d’hébergement d’urgence en se déguisant en femme, il le fera.

Le fait de vouloir interdire les lieux non mixtes aux femmes trans cristallisent tout sans vouloir analyser quoique que ce soit.

Cette critique est aussi valable pour des militantes trans qui peuvent mettre leur énergie à fermer un centre d’hébergement de femmes victimes de violences sexuelles et conjugales qui n’acceptait pas qu’une femme trans travaille pour lui (lien en anglais…). Oui, c’est discriminant. Mais couper les subventions d’un centre qui aide un nombre conséquent de femmes en s’en sortir était-elle la bonne solution ?

Ne pourrait-on pas trouver des solutions permettant la sécurité à toutes comme mettre plus de personnel surveillant les comportements répréhensibles et mettre en place une éducation non sexiste (notamment à apprendre aux hommes à arrêter d’agresser et des respecter les autres – et à faire pipi assis au passage) ?

Ou encore ouvrir son propre centre d’hébergement de femmes victimes de violences sexuelles et conjugales qui ne soit pas discriminant ?

Et donc ?

Bref, en résumé, la tribune jette à la poubelle plus de 30 d’études de genre et pousse à une naturalisation des femmes. Peu d’éléments sont argumentés. De plus, cette tribune nie un fait : les femmes trans ne sont pas des privilégiées dans la société patriarcale et sont victimes de violences liées à cette même domination masculine.

Ce manque de solidarité est dommageable, surtout dans cette période de recul pour toutes les luttes.

Pendant ce temps, le patriarcat, lui, se gausse (ou du moins les antiféministes et agresseurs de tout poil).

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  1. Hello, je prends le temps d’explorer un peu ton blog 🙂 je pense que sur ce sujet, tu seras sûrement intéressée par le blog récent d’une amie, militante politique, féministe et trans : https://highfemradfem.com/2020/08/19/je-suis-femme-plus-que-trans/?fbclid=IwAR1QiCoj2m3ZK3imufc9r6hsT4Gt333A9ntQk1UuuiaxAqAPk4K0S_9mphM

    • Salut ! Merci pour le lien, ça m’aide dans ma réflexion.
      J’ajoute le blog à mes marques pages ^^

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