Petite précision : j’ai commencé à écrire cet article avant que les militantes anti-trans s’auto-définissent « femellistes » et rejettent le terme de « féministes ». J’ai décidé de publier cet article car il me permet tout de même de poser certaines bases que je trouve importante.

Féminisme : un terme, des définitions

Qu’est-ce qu’être féministe ? Vu les flots de boue twiterresque dont la source est une personne se définissant comme féministe, c’est une question qui tourne dans ma tête depuis quelques temps. Et comme souvent, je souhaite poser mes réflexions sur papier (virtuel) pour alléger mon cerveau.

Féministe est un mot ancrée dans une histoire de luttes, d’individues appartenant à un groupe dominé pour obtenir la dignité d’êtres humains. Mot insultant à la base, il a été retourné pour en faire un étendard d’un combat. Le combat pour les droits des femmes.

Souvent, on dit que qu’une personne est féministe dès qu’elle se définit telle quelle, vu la difficulté de définir le féminisme et la diversité des courants. Ça ne se fait pas de remettre en cause le féminisme de quelqu’une, nous ferions toutes parties de la grande famille du féminisme.

Autant, je suis d’accord sur l’existence de multiplicités des analyses et des pratiques militantes, autant pour moi l’auto-définition ne permet pas de garantir si une personne combat pour les droits des femmes ou non. Des individus masculinistes se définissent comme féministes, et d’autres, rejetant le terme de « féministes », ont pourtant lutter pour les femmes toute leur vie.

De plus, je trouve important de définir les termes que l’on utilise, pour avoir une base commune de discussion. Un exemple comme ça de flou lexical : avez-vous remarqué le nombre de personnes très diverses se définissant comme « féministe radicale » sans définir ce que signifiait « radicale » dans leur contexte d’utilisation ?

Je pense que l’on peut commencer par poser deux limites claires sur ce que NE peut PAS être le féminisme. Bien sûr, comme toujours ici, il s’agit d’un avis tout à fait personnel.

Des frontières claires

Première limite : analyser un événement en prenant le point de vue des hommes n’est pas une position féministe. Par exemple, analyser la prostitution en partant des pseudo-besoins sexuels de ces pauvres hommes n’est pas une analyse féministe, mais une réaffirmation du droit des hommes à accéder à la sexualité des femmes. Une position masculiniste, en fait. (voir le texte Mon sexe n’est pas à vendre).

Une autre frontière nette, ou du moins qui devrait l’être en ces temps troubles de fascisation de la société, est l’alliance avec des groupes d’extrême-droite. C’est le minimum en terme d’antifascisme.

Malheureusement, ce type d’alliances contre-nature ne sont pas nouvelles. Il y a déjà quelques années (2014 ? 2015 ?), j’avais été choquée de voir des lesbiennes politiques s’allier avec des personnalités de la manifestation pour tous (et donc, entre autres, bien homophobes) dans un collectif contre la légalisation de la GPA. Les moyens, les fins, toussa, toussa.

Des groupes féminins comme Némésis, émanation de groupes néo-fascistes, ne sont bien sûr pas féministes, vu que leurs objectifs ne sont pas d’améliorer les droits des femmes, mais de supprimer ceux des hommes racisés (noirs et arabes en particulier).

Ces deux règles simples devraient permettre de faire un premier tri simple dans les prétendus féministes.

Non, quelqu’une de pote avec un conspirationniste misogyne ou soutenant un gars en lutte pour la liberté des fachos à baver leur haine publiquement ne devrait plus être considérée comme une sœur de lutte, quelque soit les choses positives pour les femmes (cis et hétéros) réalisées auparavant. Oui oui, je parle de Moutot. Beaucoup de militantes excluant les trans de leurs définitions de femmes sont dans ce genre de situations (*regard vers Stern*), ou comme Némesis, se cachent derrière un voile pseudo-féministe pour supprimer le droit à l’existence des personnes trans (Ypomini, toussa).

Au passage, merci aux personnes qui font de la veille et alertent sur les liens nauséabonds avec des fachos <3

Une fois cela posé, on tombe sur des paradoxes : des femmes qui dédient sincèrement leur vie aux combats des femmes (ou à certaines femmes…), mais qui d’un autre côté peuvent avoir des positions proches des extrêmes droites sur les personnes trans, tout en luttant contre les extrêmes droites et en rejetant toutes alliances avec les fachos.

Quand les définitions évoluent en fonction du contexte

En fait, il me semble que ces divergences proviennent d’une différence plus profonde : sur la définition de femmes et donc de l’objet de la lutte.

La catégorie « femmes » évolue en fonction des positions sociales et raciales des personnes qui émettent le discours, des lieux géographiques et des époques. Je n’aborderai ici que les points de vue occidentaux.

Au XIXe siècle, des femmes blanches états-uniennes, militant pour le droit de votes des femmes et souvent abolitionnistes de l’esclavage, se sont opposées au droit de vote des hommes noirs. Elles ont préféré s’allier avec les conservateurs blancs, qui leur avaient promis le droit de vote. Elles ont « oublié » les femmes noires dans leur équation. Ces dernières n’étaient pas considérées par les femmes blanches comme leurs égales, des femmes comme elles.

De même que les femmes lesbiennes étaient oubliées des équations des femmes hétéros. Pourtant elles étaient très présentes au MLF (mouvement de libération des femmes) et de tous les combats féministes. Ou comme les femmes trans peuvent être exclues du groupe femmes par certaines féministes cis, dans les années 70 comme aujourd’hui.

Qu’est-ce donc qu’une femme ?

Je vais essayer de résumer la théorie sur laquelle se base le courant matérialiste. Pour rappel, je ne suis ni théoricienne ni universitaire. Je transcris ici ma compréhension de ce courant suite à mon militantisme, à la lecture de bouquins de personnes qui ont étudié le sujet et de nombreuses discussions avec des camarades. Le savoir se construit collectivement, n’hésitez donc pas à clarifier/amender/questionner/actualiser ce que je mets en dessous.

Une personne est une femme si celle-ci appartient à un groupe en situation de domination dans un rapport spécifique de pouvoir face à un autre groupe. Dans le cas femmes/hommes, on appelle « patriarcat » la structure qui permet de maintenir ce rapport de pouvoir et l’idéologie qui en découle.

Cette définition en terme de « classe sociale » ne sort pas du chapeau, mais s’appuie sur les études féministes produites depuis 50 ans.

Bon, on n’est pas bien avancé sans plus de précision. On remarquera cependant qu’il n’y a aucunement de mention du « sexe biologique », contrairement à la définition donnée par les féministes excluant les trans (ou « TERF ») qui se basent uniquement sur le sexe biologique.

Une définition du patriarcat

D’après Paola Tabet, le patriarcat se base sur 3 piliers :

  • une domination économique des femmes au profit des hommes
  • le surtravail des femmes au profit des hommes (aaaah, la fameuse double journée des femmes)
  • l’appropriation sexuelle des femmes par les hommes

Une des spécificités de ce rapport de pouvoir est qu’il se manifeste à un niveau individuel : un homme peut profiter à titre individuel de la domination économique d’une femme ou peut approprier directement le corps d’une femme, dans un cadre intime et privé.

Comme beaucoup de structures de domination, le patriarcat est justifié par l’appel à la carte joker « Nature » : les femmes seraient « naturellement » différentes et complémentaires des hommes.

Note 1 : cette idée de « complémentarité » est très importante dans le patriarcat. D’où des fois l’utilisation du terme « hétéro-patriarcat » pour mettre en avant l’importance de la contrainte à l’hétérosexualité dans le maintien du patriarcat.

Note 2 : certaines personnes pensent qu’il y a plus de deux classes dans le patriarcat ; les personnes non-binaires ou ayant stoppé leur transition dans un entre-deux formeraient une troisième classe. J’avoue ne pas assez m’y connaître pour en dire plus. Si vous avez des billes, je suis preneuse !

Le sexe a bien sûr une importance dans ce système : un bébé va être assigné à la classe des hommes ou à la classe des femmes en fonction de l’aspect de ses organes génitaux, quitte à les faire rentrer dans la norme attendue par les médecins (et la société patriarcale) à coups de mutilations.

Le sexe est un « marqueur » de la classe femme, si je reprends le terme de Colette Guillemain. Cependant, même la définition d’un sexe « mâle » et d’un sexe « femelle » est arbitraire, il existe une multiplicités de sexes, sans frontière nette entre « mâle » et « femelle ». D’où les mutilations citées précédemment.

Les individues vont ensuite être « dressées » pour correspondre à ce qui attendu d’elleux en fonction de leur classe « homme » ou « femme ». On devient « femme » et on devient « homme ». Ces deux classes sont construites en opposition, l’une étant au-dessus de l’autre. La division se crée en même temps que la hiérarchie. Ou dit autrement, pas de division sans hiérarchie.

Cette socialisation dure toute la vie et ne s’arrête pas à l’adolescence. C’est la raison pour laquelle des personnes ayant grandi dans une classe peut transitionner vers une autre quand elles sont adultes. Cela fait partie de leurs parcours de vie propres, et ne rend pas moins valide leur appartenance à une classe de genre (cf article 2 sur la question trans). En plus de la misogynie, les femmes trans vivront dans certaines situations de la transphobie, à cause de la remise en cause de l’imperméabilité entre la classe des hommes et la classe des femmes. De la soi-disante « Nature ».

Ainsi, beaucoup d’individues « femmes » ont un « sexe femelle » mais toutes les femmes n’ont pas un « sexe femelle ».

En très gros résumé, une personne est une femme si elle est traitée comme telle par la société, non parce qu’elle a un « sexe femelle ».

Des désaccords politiques à combattre politiquement

Cette définition diffère tellement de celle donnée par les féministes excluant les trans (ou « TERF ») que cela ne peut qu’amener des frictions politiques fortes. Plus que des frictions : un désaccord profond sur les objectifs et les moyens.

A nous d’être claire sur nos bases. Ce n’est qu’en ayant une compréhension fine du patriarcat et une solidarité de classe – la sororité – que nous pourrons le briser. Pas en se référant à une supposée essence féminine basée sur les organes génitaux.

Pour aller plus loin