Plus que deux jours avant leur arrivée sur la cyber-planète. Le vaisseau avait traversé depuis quelques heures la dernière porte spatio-temporelle du trajet. L’excitation commençait à être palpable parmi l’équipage et, vu la tambouille qui remplissait leur assiette ces derniers jours, le plein de victuailles commençait à être critique. Naël se força à avaler la bouillie de couleur indéfinie – brun avec une touche de kaki, que des souvenirs – et parsemée de quelques feuilles fraîches. Au moins, si elle n’avait pas eu de goût…

Étrangement, aucun d’entre eux n’avait visité cette planète. Naël avait toujours évité de fricoter avec des hackers. Il avait connu trop de mauvaises expériences avec ce genre de gars par le passé. Son sergent-chef, paix à son âme, aurait plutôt parlé de cyber-soldats. Naël ne voyait pas en quoi des gars calés douillettement derrière des écrans pour jouer à la guerre avec des vrais humains pouvaient être comparés aux hommes qui pataugeaient dans leurs déchets et étaient envoyés au casse-pipe par des généraux dodus.

Il suivit des yeux Yuka qui s’éloignait de la table. Elle l’évitait, comme il l’évitait depuis l’histoire avec le gosse. Des vrais gamins. Il soupira. Yuka avait gagné la confiance de l’équipage et secondait maintenant Mizsel comme canonnier. Même Saelys s’était abstenu de tout commentaire malvenu. Elle avait prouvé avec brio qu’elle se débrouillait bien avec une arme à la main, même avec une gueule de bois carabinée. Rien d’étonnant en soi, elle avait tout même tenu tête à l’armée fédérale pendant plusieurs années.

Depuis l’abordage, une sorte de fan-club informel s’était créé. Il était présidé par Linor, mais Naël pariait que l’autre gosse, Xiafi, en faisait aussi partie. Il tremblait quand la femme était trop proche, sauf qu’il prenait sa défense à chaque fois que celle-ci n’était pas dans les parages. Peut-être que la peur lui avait lavé le cerveau. Ou c’étaient les hormones, allez savoir avec les adolescents.

Naël et ses hommes avaient donné le choix à Xiafi entre les rejoindre en tant que mousse ou repartir dans le vaisseau de son défunt équipage pour trouver un port galactique, s’il avait beaucoup de chance. Avec encore la moitié du carburant, bien sûr, les arcadiens n’étaient pas non plus des monstres. Le jeune n’avait pas été très emballé par l’idée d’errer tout seul dans l’espace et avait choisi de rester.

Linor avait pu boucher le trou dans la tôle de l’Arcadie et démonter le vaisseau des bébés pirates. Il en avait extrait un nombre improbable de pièces, vu la taille dudit vaisseau, avec lesquelles il avait pu améliorer le système d’alarme. Les quelques morceaux inutilisables seraient revendus sur la cyber-planète, on n’allait pas commencer à cracher sur l’argent. Il avait aussi récupéré un système dernière génération de connecteur au Réseau et en faisait la promotion auprès de toute personne ayant le malheur d’être à moins d’un mètre de lui. Xiafi et Juli rejoignirent vite sa cause. Naël se promit de détériorer discrètement le connecteur. Il ne voulait pas de cet espion en puissance sur son vaisseau.

Xiafi s’intégrait bien et, au grand soulagement de Naël, se révélait plus un filou de bas quartier qu’un bourge accro à l’adrénaline. Il y avait bien eu quelques remous au sujet d’un vol d’alcool fait maison et de trois jeunes beuglant des tubes fédéraux en pleine nuit artificielle, mais Naël fermait les yeux tant que le règlement était respecté. L’incident s’était terminé avec quelques bleus et une fin de nuit à l’infirmerie. Xiafi apprenait vite, était débrouillard et c’était des raisons suffisantes pour que Naël le prenne sous son aile, malgré son amourachement de la rebelle. Mais, quel garçon ‒ et même homme ‒ ne l’aurait pas été face à une femme aussi charismatique que terrifiante ? Il se rappelait très bien les amours aussi passionnelles que vaines qu’il avait eu au même âge que le mousse. Il en avait dépensé des soldes à faire la cour à des demoiselles inaccessibles. Ça lui avait forgé la caboche. Il sourit à l’évocation de ces souvenirs. Qu’il était bête à l’époque.

Il se leva et traversa la salle, gamelle en main.

― Tu devrais aller lui parler, Naël.

― Artur, je ne sais pas de quoi tu parles.

Il s’était attendu à ce que son second vienne plus tôt. Il posa l’assiette dans le grand levier empli de vaisselle sale. Il nota d’en toucher deux mots aux mousses.

― Si, tu sais très bien de quoi je parle, répliqua Artur de son ton égal que Naël ne connaissait que trop bien. Tout le monde a remarqué qu’un froid s’est installé entre Azza et toi. Si tu ne le fais pas pour mettre fin à la, hum, lourde ambiance que ça génère, fais-le au moins pour le bien de la mission.

― Pas de ma faute si elle m’évite, grommela Naël

― Ça t’arrange bien aussi, répondit son second en lui posant une main sur l’épaule. Écoute, nous étions arrivés à une sorte de confiance réciproque et tout est remis en question depuis l’attaque pour une raison obscure pour moi, mais probablement moins pour toi. Essaie d’arranger les choses, c’est important pour que nous soyons certains de ne pas avoir fait tout ça pour rien. Ce serait dommage que la Terre nous file entre les doigts pour une question d’égo.

― Pas de ma faute non plus si elle est instable, ta petite, souffla Naël.

Il n’aimait pas se fâcher avec Artur et encore moins pour une femme, ce qui était plus qu’improbable vu les préférences de son second. De plus, il rêvait de la planète des origines depuis qu’il était gosse. Pourtant, il en voulait à Yuka pour cette colère à fleur de peau qui risquait d’inonder l’Arcadie à tout moment.

― Tu aurais été aussi instable si tu avais passé quatre années dans une cellule glaciale après avoir été vendu par un des nôtres.

Artur laissa couler de longues secondes avant de s’éloigner sans oublier de lui presser rapidement une épaule. Il aimait bien ça, presser une épaule après avoir balancer les quatre vérités. Comme pour se faire pardonner d’avoir été aussi direct.

― On se voit à l’assemblée. Pour information, la petite a tendance à se lever en pleine nuit pour regarder l’espace, c’est une occasion parfaite pour une discussion en tête à tête.

***

Comme d’habitude, Azza arriva avant tout le monde dans la salle commune. Elle choisit un tabouret au fond, n’ayant toujours pas le droit d’intervenir lors des assemblées. Elle allongea ses jambes fourbues devant elle. Mizsel lui avait ordonné de démonter et remonter une dizaine de fois chaque canon du vaisseau. A plusieurs reprises, l’envie lui avait prise d’enfoncer la tête de l’ancien tireur d’élite dans le tas de pièces détachées. Cependant, elle avait remonté les canons sans un soupir ni un accroc jusqu’à la satisfaction complète de l’homme. Irami lui aurait dit de voir les choses sous un angle positif : ce voyage lui permettait à chaque occasion de développer sa maîtrise de soi, ce qui n’avait jamais été son point fort. Sa seconde l’aurait alors félicitée en lui rappelant qu’il fallait profiter de toute occasion pour dompter ses faiblesses.

Un bruit de chaises tirées la réveilla de ses pensées. Elle s’était encore perdue dans des rêvasseries. Il lui faudrait réussir à chasser cette habitude prise en prison. Elle avait tant de travail avant de nouveau être digne de ses sœurs de lutte. Azza serra le poing, le manque de cigarettes commençait à lui peser sur les nerfs. Et dire qu’elle s’en était passée pendant des années. Peut-être qu’Issam pourrait la dépanner. Elle croisa le regard d’aigle du Doc’ et prit son air le plus innocent.

Les hommes arrivèrent un à un dans la salle rendant le brouhaha de plus plus en plus présent. Kalozka fut le dernier à entrer et croisa ses longues jambes devant lui. C’était le signal informel du début de l’assemblée. Des verres et une bouteille de rhum circulèrent. Elle passa son tour, le peu de souvenirs qu’il lui restait de sa dernière beuverie lui avait enlevé l’envie de recommencer, même pour une lichette. Mazziek s’avança au centre du cercle que formait l’équipage.

― OK, messieurs-dame, votre intention. On arrive dans trente-six heures IG avant notre arrivée à notre destination. Pendant ces trente-six heures, je propose que les tours de garde continuent selon le planning prévu. Comme ça, on verra arriver les pépins qui pourront nous tomber dessus d’ici le largage de notre cargaison. On n’aimerait pas être abordé par des gamins une deuxième fois. Ne le prend pas mal, Xiafi, mais on a une réputation à tenir. Ça vous va ?

La salle approuva. Kalozka se leva pendant que Mazziek reprit sa place dans le cercle.

― Bon, les gars, voilà le topo pour notre arrivée. Comme l’a dit Mazziek, on arrive dans trente-six heures IG à destination. Tu confirmes, Issam ?

― Oui, c’est ça, cap’taine

― On se débarrasse de notre cargaison directement à l’astroport et on empoche les 500 000 Feds plus le bonus que l’on arrivera à tirer de l’ancien vaisseau de Xiafi. Le partage est pour rappel : 30 000 pour les officiers, 20 000 pour chaque membre attitré, 15 0000 chacun pour les mousses et la sorcière, et le reste va aux frais communs.

Azza ne comprenait pas la différence de traitement entre les membres. Après tout, si les mousses ne faisaient pas le ménage, tout le monde en pâtirait, non ? Leur attachement à un semblant de hiérarchie devait être une trace de leur passage dans l’armée, un peu comme leur manie incompréhensible du ménage. Ce n’était pas si grave, elle aurait assez d’argent pour acheter du tabac de meilleure qualité que les feuilles brûlées d’Issam.

― Pendant le déchargement, le groupe suivant ira trouver le fameux Phoenix…

― La fameuse, corrigea Linor.

― Je disais, le groupe qui ira trouver le fameux hacker : Yuka, Mazziek, Linor et moi-même. On en aura pour trois heures IG au maximum et on repart fissa. J’aime pas l’idée de traîner sur une planète dans le giron de la Fédération, même connue pour sa relative indépendance. Comme pour chaque livraison, les jumeaux et les mousses sont de déchargement et Artur de négociation. Saelys, Zakioru, vous êtes de courses. Le Doc’, Issam et Mizsel, vous resterez à votre positon, près à toute éventualité. En cas de pépins, Artur prend les choses en main. Des objections ?

― Oui, quel est l’intérêt de mon débarquement sur la planète ?

Tous les yeux se tournèrent dans sa direction, dont deux verts qu’elle fuyait soigneusement depuis des jours. Elle continua d’une voix forte et maîtrisée, celle qu’elle prenait lors des réunions entre les cheffes rebelles qui étaient, à y réfléchir, beaucoup plus impressionnantes que le parterre d’hommes qui l’entourait.

― Je comprends que notre contact souhaite rencontrer ses clients de visu. Mais, comme mentionné il y a peu, L0V-374C3 est une planète appartenant à la Fédération, contrairement à Nighty. Les contrôles d’identité seront cette fois-ci correctement appliqués. Je ne pense pas qu’un peu de maquillage suffira à flouter les radars biométriques. Ni une robe échancrée, sauf si les caméras aussi ne pensent qu’avec leur bas-ventre. Ma présence sur la planète risque de mettre à mal l’objectif de notre mission. Je propose donc de rester dans le vaisseau pour toute la durée de notre escale.

Et cela lui coûtait de l’avouer. Rester dans une cale au lieu de parcourir une planète qui lui était inconnue… la perspective était peu alléchante.

Kalozka prit son temps pour lui répondre, contenant un léger rictus :

― Pour tout dire, je suis d’accord avec toi, la sorcière. Si cela ne tenait qu’à moi, tu resterais bien planquée dans une navette de secours en orbite autour de la planète et ça nous éviterait de futures emmerdes. Mais, cela ne tient pas qu’à moi, ni à aucune personne ici. Notre hacker a exigé ta présence et souhaite te rencontrer en personne. Peut-être un membre de ton fan-club. Tu confirmes, Linor ?

― Pour le fan-club, je n’en suis pas sûr, répondit le mécanicien le plus sérieusement du monde, mais oui, Phoenix a demandé explicitement de rencontrer Yuka. Elle garantit que les contrôles se passeront bien. Elle a tenu sa part lors de l’évasion, elle tiendra sa part pour la cyber-planète.

― Mouais, de toute façon, on aime les risques, n’est-ce pas messieurs ?

L’assemblée approuva longuement, ce qui conclut le débat de façon peu démocratique au goût d’Azza. Sauf qu’elle n’était pas certaine de connaître une meilleure méthode pour permettre l’expression de toutes les voix. D’autant plus que le capitaine avait fait le tour des hommes avant l’assemblée pour prendre la température.

― Question close. D’autres remarques ?

S’ensuivit des discussions sur le port ou non de masers lors de la livraison, de la possibilité d’ajouter plus de choix de desserts aux repas et de profiter de leur arrêt sur une planète civilisée pour ajouter une connexion au Réseau. Azza se cala au fond de son siège, profitant des débats animés et des interventions aussi hors sujet que futiles.